Président de l’ONG PlaNet Finance, Jacques Attali a écrit en 2006 Une brève histoire de l’avenir (Fayard). Il y soulignait, ainsi que sur son blog (1), les menaces liées aux
déséquilibres du capitalisme globalisé. Il analyse ici la crise qui secoue les marchés financiers en raison de l’effondrement du marché immobilier américain.
Vous vous alarmez des déséquilibres croissants du système financier international. En quoi la secousse de ces derniers jours sur les marchés confirme-t-elle vos craintes
?
Cette crise révèle au grand jour une situation que quantité d’observateurs considèrent depuis longtemps intenable. Le point fondamental, c’est que les Etats-Unis, la première hyperpuissance
économique de la planète, n’épargnent plus depuis longtemps et s’en remettent entièrement à l’emprunt pour financer leurs investissements publics et privés. Cette financiarisation a des effets
très néfastes, comme d’accélérer la désindustrialisation du pays. Les activités traditionnelles ont cédé le pas à la finance, tout simplement parce que les industries n’offrent plus une
rentabilité suffisante à un système financier proliférant, excessif et sans contrôle. Résultat, l’économie américaine est poussée vers des investissements toujours plus spéculatifs et risqués,
comme avec l’immobilier. Ce à quoi l’on vient d’assister est un soubresaut - et certainement pas l’effondrement final - de cette économie-casino.
Pourquoi cette «économie-casino» est devenue à ce point boulimique dans ses exigences de rentabilité ?
Cela s’explique par le vieillissement de la population américaine. Les fonds de pension doivent financer des retraites de plus en plus coûteuses et recherchent en conséquence des rentabilités de
plus en plus fortes pour leurs placements. Pour y parvenir, l’Amérique ne peut plus compter que sur une valorisation de plus en plus fictive de ses actifs immobiliers et bousiers, largement
déconnectée de l’économie réelle. Que ces marchés viennent à se retourner comme actuellement dans l’immobilier et c’est tout le système qui menace de s’effondrer.
En même temps, chacun essaie de se prémunir des risques en les «sous-traitant» à d’autres. Cela crée une sorte de contagion infernale du système,
indémêlable…
Pour limiter les risques, chacun essaie de se couvrir. Les banques se débarrassent à toute vitesse de leurs prêts en les revendant à des acteurs moins regardants. A tel point qu’on ne sait plus
qui possède quoi et qui doit de l’argent à qui ! Les banques, les fonds en tous genres, les entreprises, plus personne ne sait à qui ils doivent de l’argent ou auprès de qui exiger une créance.
C’est le chaos le plus total et logiquement, plus personne ne contrôle rien. L’urgence serait d’imposer une transparence immédiate et permanente sur les propriétaires de chaque créance. Le
système tient encore et encaisse les chocs parce que les ressources financières sont colossales à l’échelle de la planète, dans une période de croissance sans précédent.
Vous restez optimiste.
Notre chance, c’est que l’on vit la conjonction de deux facteurs forts. Une époque de très fort progrès technique d’une part, permettant d’énormes gains de productivité. Le moteur de cette
innovation se trouve en Californie, ce qui assurera dans les années à venir la permanence de la suprématie américaine. Cela permet de maintenir le pouvoir d’achat, non pas grâce à une
augmentation des salaires mais par un mouvement de baisse des prix, auquel contribuent également les performances des économies chinoise ou indienne. L’autre facteur, c’est l’espoir formidable
suscité par l’entrée de milliards de pauvres issus des pays émergents dans le marché mondial. Le potentiel que représente la combinaison de ces deux facteurs ne doit pas être gâché par un
effondrement du système financier.
Alors, que faut-il faire ?
Il faudrait bien sûr réguler. Or que font les places financières ? Elles se livrent une concurrence féroce pour attirer les investisseurs et au lieu d’améliorer les règles, les réduisent. Chacun
veut être un paradis fiscal et même financier ! Entre Londres et New York, c’est à qui fera preuve du plus grand laxisme réglementaire.
L’action apparemment concertée des banques centrales ces derniers jours pour injecter massivement des liquidités est-elle un bon signe ?
J’ai toujours pensé que la régulation du système viendrait d’abord d’un réflexe corporatiste, et désormais mondialisé, des institutions financières. Mais en injectant de l’argent, les banques
centrales n’ont pour l’instant fait qu’entretenir le malade, pas le soigner. C’est comme un drogué en manque, il faut d’abord lui donner de la drogue pour ne pas qu’il meure. Mais elles ne
doivent pas se limiter à ce rôle de dealer ! Il ne faudrait pas que, une fois cette crise passée - car elle passera -, on l’oublie et on passe à autre chose. Elle doit être l’occasion de
comprendre que le monde ne peut être gouverné par la finance, que les nations occidentales devront se doter des moyens de conserver les centres de commandements de leur industrie et de leur
recherche.
(1) http://blogs.lexpress.fr/attali