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Samedi 11 août 2007


Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy  
Plusieurs écrivains africains se joignent à Raharimanana pour répondre au président français.  
 
Monsieur le Président,
 
     
 

 

 
 
Vous étiez venu dites-vous à Dakar nous parler — nous les Africains —, avec franchise et sincérité, vous étiez donc venu avec tout le fond de votre pensée, car c’est ainsi je crois qu’on qualifie la franchise et la sincérité, un échange sans fard et sans arrière-pensée. Nous prenons donc acte de la conception que vous avez de ce continent et de ses habitants. Vous étiez venu dites-vous pour nous assurer que la France s’associera à nous si nous voulons la liberté, la justice et le droit, mais permettez-moi d’être franc et sincère également.
Au lendemain de votre discours, que faisiez-vous donc avec Omar Bongo, quarante ans de règne dans la dictature, un doyen dites-vous, et quel doyen dans la corruption et l’aliénation de son pays ! De quelle liberté, de quelle justice, de quel droit parlez-vous ? Je n’ose même pas vous poser la question concernant votre sourire à cet autre grand dictateur africain : Muammar al-Kadhafi ! Que dire du don nucléaire que vous lui promettiez ? Il serait maintenant fréquentable ? Sincèrement ? Mais soit… Nous les Africains manquons un peu de raison et ne comprenons pas ces subtilités qui nous éloignent de la nature et de l’ordre immuable des saisons.
Vous étiez donc venu — vidi vici complétera l’autre, regarder en face notre histoire commune. Fort bien ! Votre posture tombe à propos pour une génération d’Africains et de Français avides de comprendre enfin ces drames continuels frappant l’Afrique. Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.
Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?
Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ? Croyez-vous vraiment que jamais l’homme (africain) ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons-nous l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors, comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous. Seriez-vous aveugle ? Dans ce cas, vous devriez sincèrement reprendre la copie nous concernant. Vous avez tort de mettre sur le même pied d’égalité la responsabilité des Africains et les crimes de l’esclavage et de la colonisation, car s’il y avait des complices de notre côté, ils ne sont que les émanations de ces entreprises totalitaires initiées par l’Europe, depuis quand les systèmes totalitaires n’ont-ils pas leurs collaborateurs locaux ? Car oui, l’esclavage et la colonisation sont des systèmes totalitaires, et vous avez tort de tenter de les justifier en évoquant nos responsabilités et ce bon côté de la colonisation. Mais tout comme vous sûrement, nous reconnaissons qu’il y a eu des «justes». Or vous savez fort bien que les justes n’excusent pas le totalitarisme. Vous avez tort de penser que les dictateurs sont de nos faits. Foccart vous dit peut-être quelque chose ? Et les jeux des grandes puissances — dont la France évidemment, qui font et défont les régimes ? Paranoïa de notre part ? Oui, nous devons résister, et nous résistons déjà, mais la France est-elle franchement de notre côté ? Qui a oublié le Rwanda ? Vous appelez à une «renaissance africaine», venez d’abord parler à vos véritables interlocuteurs, de ceux qui veulent sincèrement et franchement cette renaissance, nous la jeunesse africaine, savons qu’ils ne se nomment pas Omar Bongo, Muammar al-Kadhafi, Denis Sassou Nguesso, Ravalomanana ou bien d’autres chefs d’Etat autoproclamés démocrates.
Nous vous invitons au débat, nous vous invitons à l’échange. Par cette lettre ouverte, nous vous prenons au mot, cessez donc de côtoyer les fossoyeurs de nos espérances et venez parler avec nous. Quant à l’Eurafrique, en avez-vous parlé à Angela ?
Sincèrement et franchement à vous.
Antananarivo, le 3 août 2007
Raharimanana et les écrivains

Boubacar Boris Diop (Sénégal),

Abderrahman Beggar (Maroc, Canada),

Patrice Nganang (Cameroun, Etats-Unis) Koulsy Lamko (Tchad),

Kangni Alem (université de Lomé),

et l’éditrice Jutta Hepke (Vents d’ailleurs).

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Samedi 11 août 2007

... Pour une alimentation saine ! Pour tous !

A bientôt,  Alain



Concevoir une alimentation durable 
Pour des choix alimentaires qui préservent l’environnement et la santé. 
Par Christian Remesy, directeur de recherche à l’INRA, unité de nutrition humaine.
 
 
Depuis plus de soixante ans, notre alimentation a fortement évolué. Nous sommes passés d’une alimentation traditionnelle élaborée à partir de produits de base issus assez directement des campagnes à une alimentation très riche en produits transformés.
La problématique alimentaire est complexe à analyser. Elle concerne principalement : les modes alimentaires les plus sûrs qu’il conviendrait d’adopter pour gérer au mieux la santé par l’alimentation ; les modes de production qu’il faudrait développer pour préserver la fertilité des sols, assurer la sécurité des approvisionnements alimentaires et diminuer l’impact de la chaîne alimentaire sur l’environnement ; la nature des transformations à privilégier pour ne pas dégrader la qualité nutritionnelle des aliments ; la diversification des circuits d’approvisionnement pour aboutir à une offre alimentaire plus équilibrée ; la gestion des ressources alimentaires de proximité pour réduire le coût des transports et améliorer l’offre en produits de terroir et de saison ; les moyens de permettre aux agriculteurs ou aux autres intermédiaires de percevoir une rémunération normale.
A travers ces grandes questions, on voit se dessiner les contours du concept d’alimentation durable qui n’a pas fait l’objet jusqu’ici d’un large débat sociétal. Bien que cela puisse paraître surprenant, notre chaîne alimentaire n’a pas été spécialement conçue pour satisfaire les besoins nutritionnels de l’homme, ni pour préserver la fertilité des sols ou l’environnement, encore moins pour maintenir la vitalité d’un tissu rural. Elle a tout simplement évolué au gré de l’exode rural, des contraintes économiques, des innovations des techniques agronomiques ou alimentaires, du changement du mode de vie et maintenant elle est soumise à la mondialisation des échanges de biens et de services. Il aurait été bien miraculeux que l’ensemble de ces facteurs concourent à la mise en place d’un système alimentaire durable. Ce système ne pourra exister que si la société l’organise et donne mission aux agriculteurs et aux autres professionnels de l’alimentation de respecter des objectifs écologiques et nutritionnels fondamentaux.
Le système agro-industriel intensif et spécialisé tel qu’il s’est maintenant généralisé à l’échelon du monde ­entier, s’il a permis des avancées ­remarquables en terme de prix et d’abondance alimentaire, ne correspond pas à un développement durable ni pour la santé des consommateurs, ni pour la vitalité des territoires ruraux, ni sur le plan écologique. Il existe encore des systèmes alimentaires traditionnels équilibrés mais il est probable qu’ils ne résisteront pas longtemps aux ­sirènes du secteur agroalimentaire et aux conséquences de la mondialisation.
Il y a urgence, déjà une industrialisation mal conçue de l’alimentation a provoqué une épidémie d’obésité. L’Amérique a exporté son modèle de mal-bouffe dans le monde entier si bien que dans certains pays du Sud, les deux types de malnutrition par carence ou par excès calorique se côtoient dans les mêmes familles ou quartiers défavorisés. Les Français, un peu naïfs, se sont crus protégés contre les excès de l’industrialisation alimentaire à l’américaine par la force de leur tradition culinaire, mais sont ou seront touchés comme les autres peuples. Sur le terrain, une agriculture de plus en plus industrialisée a contribué à déstabiliser des centaines de millions de paysans de moins en moins encouragés à développer des cultures vivrières, accélérant ainsi l’exode rural et le développement de mégapoles de plus en plus difficiles à nourrir.
Le premier socle d’une alimentation durable serait d’organiser la production alimentaire en fonction de la nutrition préventive. Celle-ci définit la manière la plus universelle de bien s’alimenter pour assurer un bon fonctionnement de l’organisme et préserver la santé ; elle nous enseigne que la seule façon pour l’homme de bien se nourrir est d’utiliser une large gamme de produits végétaux naturels (produits céréaliers, légumes secs, féculents divers, fruits, légumes, graines et fruits oléagineux) complétée par des apports modérés de produits animaux et d’huiles végétales. En exploitant la diversité et la qualité nutritionnelles de ces aliments, on peut composer des milliers de recettes correspondant à une grande partie des cuisines du monde et surtout cela facilite l’adoption de régimes équilibrés protecteurs.
Partout de par le monde, il y a donc la nécessité d’adapter les productions agricoles aux besoins nutritionnels de l’homme en utilisant l’immense diversité du monde animal et végétal en produits comestibles. Encore faudrait-il donner à l’agriculture la mission d’exploiter ce potentiel alimentaire plutôt que celle d’assurer une sécurité alimentaire basée sur le productivisme et la réduction du nombre d’espèces, de variétés ou des races exploitées. Dans le système actuel, ce sont seulement un petit nombre de matières premières majeures qui sont utilisées pour la confection d’une multitude de produits transformés (blé, maïs, riz, amidon, sucre, soja, matières grasses, ingrédients ­laitiers), alors que les cuisines asiatiques ou méditerranéennes comprennent une grande diversité de produits végétaux. Difficile dans ces conditions de bénéficier du potentiel protecteur des produits végétaux caractérisés par leur grande diversité des micronutriments.
La nécessité de préserver la complexité des aliments au cours des transformations alimentaires n’a pas été inscrite au fronton de l’industrie agroalimentaire. Une utilisation ­assez systématique d’ingrédients purifiés a conduit à multiplier les sources de «calories vides» (dépourvues de nutriments d’intérêt) et ­ceci aura été l’erreur la plus grossière commise par l’industrialisation alimentaire ­depuis plus de cinquante ans. Finalement le succès de la grande distribution et son pouvoir sur le fonctionnement de la chaîne alimentaire à travers sa maîtrise des marchés et de la consommation montrent à quel point le système alimentaire est géré en dehors de tous les objectifs nutritionnels et écologiques auxquels une majorité des citoyens est prête à ­adhérer.
Le système actuel doit évoluer vers plus de diversité des modes d’approvisionnement, vers de nouveaux marchés de proximité, vers une offre alimentaire plus respectueuse des équilibres nutritionnels. Nous sommes donc loin de savoir bien faire les choses : nous alimenter sainement, produire proprement et durablement, transformer et distribuer sans dénaturer, bien gérer nos ressources de proximité. La sécurité à long terme de nos approvisionnements alimentaires ne pourra être conservée qu’en préservant nos espaces naturels et la complexité des aliments qui en sont issus. A l’homme le soin d’organiser la chaîne alimentaire en conséquence, d’adopter de bons comportements alimentaires, de développer une éducation nutritionnelle fondée sur une vision globale et durable de l’alimentation.
Il est temps de se mobiliser dans notre vie quotidienne par exemple en privilégiant la consommation de produits naturels ou en réduisant celle de produits transformés sous emballage. Il est temps aussi d’interpeller nos politiques sur ce sujet. Autre suggestion : la tenue des états généraux de l’alimentation durable, sachant que cette question dépasse et de beaucoup les intérêts nationaux.
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Jeudi 9 août 2007


... OUI, mais alors ...



Quelle politique de l’immigration ?
Des expériences migratoires sélectives menées à l’étranger permettent d’élargir le débat.
Par Michèle Tribalat, démographe., Michèle Tribalat, Démographe

jeudi 9 août 2007
 
Aujourd’hui, militer pour une politique migratoire généreuse c’est s’attribuer une supériorité morale indiscutable, qu’il s’agisse de régulariser tous ceux qui ont eu la chance de poser le pied sur le territoire ou de prôner une ouverture indistincte. Vouloir choisir, ce serait manquer de cœur. Derrière ces postures généreuses se cachent parfois une certaine inconséquence, souvent un intérêt bien compris moins présentable.
Il n’est peut-être pas inutile de revenir à l’ouvrage de George J. Borjas, Heaven’s Door (Princeton University Press, 1999), dans lequel il propose une nouvelle politique migratoire pour les Etats-Unis dont l’objectif serait de servir l’intérêt national qu’il formule en termes économiques par la «maximisation du bien-être des natifs». Il reconnaît que ce n’est pas le seul objectif imaginable et que le gouvernement des Etats-Unis pourrait fort bien choisir d’augmenter le bien-être des individus vivant en dehors de Etats-Unis. Mais il lui faudrait alors expliquer aux Américains ce qu’il en coûterait et à qui. Son diagnostic sur les effets de la politique migratoire amorcée en 1965, rompant avec des décennies de politique restrictive fondée sur des quotas par origine, nous intéresse car cette politique ressemble assez à la nôtre, dominée depuis plus de trente ans par les liens familiaux. Elle s’est accompagnée d’un déclin des qualifications des immigrés avec, pour conséquence, une performance économique plus faible. Les écarts de qualification et de salaire des migrants et de leurs descendants par rapport aux natifs se résorbent très lentement.
Les choix actuels en matière de politique migratoire feront donc sentir leurs effets tout au long du siècle qui vient. Économiquement parlant, l’impact global de l’immigration serait principalement redistributif : «L’immigration redistribue la richesse au détriment de ceux qui sont en compétition avec les immigrants et au profit de ceux qui utilisent les services des immigrants.» Si tel est le cas, il se pourrait bien que les promoteurs d’une immigration non choisie défendent tout simplement leurs intérêts économiques, encourageant ainsi le creusement des inégalités parmi les personnes déjà présentes.
Lorsqu’il élabore une politique migratoire, le gouvernement doit donc se demander, entre autres, si ces effets redistributifs sont souhaitables. Pour Borjas, une «politique migratoire optimale devrait enrichir les natifs, mais sans creuser les disparités parmi les travailleurs déjà présents dans le pays». C’est pourquoi il propose une politique favorisant les candidats qualifiés sélectionnés à travers un système à points à la canadienne valorisant le niveau éducatif, l’âge et la compétence linguistique. Soit à peu près le système pour lequel le gouvernement britannique vient d’opter. Xavier Chojnicki vient de montrer ( Économie et Prévision, n° 3, 2006), pour la France, que l’impact sur les finances publiques de l’immigration de type peu qualifié que nous connaissons actuellement est au mieux neutre sur les finances publiques à long terme et sans effet sur l’effort nécessaire pour réduire les déséquilibres budgétaires liés au vieillissement, mais qu’une amélioration de la qualification des migrants contribuerait positivement à réduire ce déséquilibre. Une politique où les liens familiaux ne seraient plus en position dominante aurait aussi l’avantage de «redistribuer les cartes» en variant la composition ethnique des immigrants. Cette diversification serait ainsi le meilleur remède à l’auto-engendrement de l’immigration future par l’immigration passée.
Les chantres de la diversité ne se sont guère interrogés sur les barrages à la diversité des flux migratoires que représentait une politique migratoire fondée quasi exclusivement sur les liens familiaux. Une telle immigration ne saurait être massive au risque de décourager les formations de haut niveau dans le pays d’accueil par excès de concurrence et de baisse des salaires des travailleurs qualifiés. George J. Borjas explique que, s’agissant des Etats-Unis, l’arrivée massive d’un million de personnes chaque année, mais qualifiées cette fois, n’est pas envisageable justement en raison d’un effet trop important sur les salaires et du découragement à entreprendre des études longues qui en résulterait. Il propose de réduire de moitié le nombre des entrées, tout en ajustant ce nombre en fonction des entrées illégales présumées et de la conjoncture économique : «Quand l’économie est proche du plein-emploi et que le taux de chômage est inférieur à quelque chose comme 6 %, il serait possible de délivrer jusqu’à 500 000 visas.»
Ces 500 000 entrées pour les Etats-Unis, cela équivaudrait à peu près à 100 000 entrées en France (contre 200 000 au début des années 2000). Il est vrai qu’un tel choix politique requiert un haut pouvoir d’attractivité économique. Le virage amorcé vers une politique migratoire de ce type en Europe n’est pas encore très assuré. La pesanteur des droits acquis s’y exerce à plein et contraint les États à ruser avec les règles européennes pour limiter l’impact des liens familiaux. D’un autre côté, ceux qui sont actuellement les bénéficiaires de l’immigration faiblement qualifiée sont mieux organisés et mieux à même de se faire entendre que ceux qui en pâtissent et peuvent habiller leur intérêt d’une préoccupation humanitaire.
En France, s’y ajoute le puissant secteur associatif, entièrement dépendant de la dépense publique et qui, derrière de belles paroles, défend aussi son gagne-pain lié à sa clientèle migratoire. Jusqu’à présent, seuls les partisans d’une transformation de la politique migratoire sont priés de se justifier et doivent répondre aux accusations les plus infamantes. On considère généralement comme allant de soi que les conservateurs, c’est-à-dire ceux qui défendent le statu quo, n’ont pas à argumenter leur position. Il est peut-être temps de changer de paradigme.
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Jeudi 9 août 2007



Le nucléaire sans complexe
 
Par Marie-Hélène Labbé, professeure à l’Institut d’études politiques de Paris
jeudi 9 août 2007
  
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Hiroshima et Tchernobyl, traumatismes fondateurs de la peur du nucléaire semblent oubliés. Aujourd’hui, l’heure est au lancement de programmes nucléaires civils et à l’affirmation d’un «droit à la bombe». Ce retour du nucléaire est-il irréversible ou soumis à la possible résurgence de la peur, susceptible de renaître à mesure que le nucléaire, civil comme militaire, se répand ? Le ­nucléaire est ouvertement recherché. Il présente des avantages indéniables. L’énergie nucléaire confère une certaine indépendance énergétique, permet la maîtrise au moins partielle des coûts, facilite le respect des engagements de Kyoto. Ces avantages sont d’autant plus séduisants que le prix du baril flambe. De fait, en 2005, le coût de l’électricité a augmenté de 16 % en Allemagne, pour l’essentiel en raison du prix du gaz, qui suit de près celui du pétrole, alors qu’en France, le prix de l’électricité à court, moyen et long terme est resté stable.
L’arme nucléaire est un facteur de puissance. Le contre-exemple de l’Irak sert de référence aux quêtes nucléaires actuelles. Le pays a été envahi en 1991 et en 2003, invasions qui n’auraient sans doute pas eu lieu si l’Irak avait sanctuarisé son territoire grâce à l’arme nucléaire. De nombreux pays se sont convertis au nucléaire. Les prises de position en faveur du nucléaire civil se sont multipliées ces dernières années dans l’Union européenne et aux Etats-Unis. L’Argentine, le Brésil, l’Algérie, l’Arabie Saoudite, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte et les pays du Conseil de coopération du Golfe ont annoncé le lancement de programmes électronucléaires. Mais c’est en Asie que la croissance démographique et les retombées de la croissance économique rendent l’option nucléaire impérative, et d’abord pour la Chine et l’Inde. L’accord de coopération nucléaire signé ces jours-ci par l’Inde avec les Etats-Unis devrait y contribuer. Quant à l’arme nucléaire, quatre Etats ont, soit révélé qu’ils la possédaient, soit annoncé qu’ils cherchaient à s’en doter, quitte à se mettre hors la loi. L’Inde et le Pakistan qui n’ont pas adhéré au TNP (traité de non-prolifération) illustrent le premier cas, la Corée du Nord et l’Iran, signataires du TNP, le second. Après des années de crises, d’accords signés puis dénoncés, la Corée du Nord a procédé à un essai nucléaire en octobre 2006 mettant ainsi fin au suspense. L’Iran est, lui, depuis 2003, engagé dans un bras de fer avec les Etats-Unis, et une partie de cache-cache avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), mais sa volonté de se doter de l’arme nucléaire ne fait pas beaucoup de doutes. Grâce au chantage nucléaire auquel ils se sont livrés, ces deux pays ont pu ouvrir un dialogue avec les Etats-Unis, ce qui était un de leurs objectifs. En témoignent l’accord multilatéral de février 2007 sur la dénucléarisation de la Corée du Nord ainsi que l’accord du 13 juillet 2007 entre l’Iran et l’AIEA.
Les risques liés au nucléaire n’ont pas disparu, au contraire. Les risques anciens demeurent. L’industrie nucléaire n’a toujours pas résolu le problème des déchets, ni éliminé la probabilité d’un accident de réacteur. En l’état actuel des connaissances scientifiques, il existe trois possibilités de traitement des déchets : le retraitement des combustibles usagés, le stockage direct et la mise en attente. Le retraitement ne brûle pas tous les déchets ; il reste des déchets «ultimes». Le stockage direct pose la question de notre responsabilité à l’égard des générations à venir. La mise en attente, qui évite de choisir, est la solution privilégiée. Mais elle ne peut l’être indéfiniment. L’accident majeur n’est pas impossible, il est seulement improbable. Toutefois, cette probabilité, tout en restant très faible, s’est élevée ces dernières années. La vulnérabilité des centrales au risque d’inondation et au risque sismique a été révélée. Ainsi, la tempête qui traversa la France en décembre 1999 inonda partiellement la centrale du Blayais en Gironde. Et, en juillet dernier, un fort séisme au Japon a provoqué une fuite d’eau radioactive conduisant à la fermeture de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. A cette préoccupation s’ajoute le fait que les réacteurs nucléaires actuels, installés dans les années 60-70, ont vieilli sans être remplacés. Leur durée de vie a simplement été prolongée. Enfin, la «culture de sûreté» s’est dégradée, victime de la routine. Or, c’est elle qui permet de minimiser les risques inhérents à la fission nucléaire.
De nouvelles peurs sont apparues. La prolifération nucléaire en chaîne. Le fait que la Corée du Nord soit désormais une puissance nucléaire ne peut pas laisser indifférents la Corée du Sud et le Japon dotés d’une industrie nucléaire performante et qui ont mené, dans le passé, des recherches clandestines concernant l’enrichissement de l’uranium. La politique très agressive de l’Iran a déjà provoqué la relance du programme nucléaire civil égyptien. L’Egypte avait renoncé à l’arme nucléaire lors des accords de Camp David, mais l’option restait ouverte. D’autres pays du Moyen-Orient, à commencer par l’Arabie Saoudite, ont laissé entendre qu’ils ne resteraient pas passifs en cas d’un armement nucléaire iranien, et il est plus que probable que la Syrie et la Turquie se posent également des questions. Tous ces pays ont certes adhéré au TNP. Mais l’effondrement du régime de non-prolifération ne prédispose pas à un strict respect de ses règles, d’autant plus que les Etats-Unis, qui les ont mises en place sont les premiers à en dénoncer les insuffisances. L’offre de biens et de technologies nucléaires qui se fait désormais échappe très largement aux contrôles à l’exportation mis en place par les pays membres du Groupe des fournisseurs nucléaires. Un monde doté de vingt-cinq puissances nucléaires serait un monde où le recours à l’arme nucléaire ne pourrait être exclu. L’idée de dissuasion ne se déduit pas mécaniquement de la possession de l’arme nucléaire ; les doctrines d’emploi existent. Parmi les puissances nucléaires à venir, certaines voudront utiliser leurs bombes, à l’instar de l’Iran qui souhaite «rayer Israël de la carte». La multiplication des puissances nucléaires élèvera également les risques d’attaque surprise, voire de guerres par accident. La multiplication des centrales nucléaires — cibles de choix pour les terroristes — ainsi que des Etats nucléaires augmentent la probabilité du risque terroriste. Le retour du nucléaire, riche de promesses économiques, est lourd de menaces stratégiques et environnementales. On peut choisir de les nier. On peut aussi garder à l’esprit, comme marqué au fer rouge, le souvenir des bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki et de l’accident de Tchernobyl, et espérer qu’ils ne soient pas notre avenir.
Dernier ouvrage paru : Le Grand Retour du nucléaire, aux éditions Frison-Roche, novembre 2006.
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Mercredi 8 août 2007


Chères amies, chers amis,

C'est le centenaire de la naissance d'un poète ô combien exceptionnel et unique : René Char

Je vous conseille fortement de lire René Char, de lire sa biographie, vous comprendrez ainsi, d'autant plus que :


Créer c'est résister et résister c'est créer !


Amitiés, Alain



René Char et Claude Lapeyre

 

René Char et Claude Lapeyre (DR)

Si vous croisez la route ensoleillée de Claude Lapeyre, cet été près de l’Isle sur Sorgue, n’hésitez pas un instant: frappez à sa porte. Vous aurez droit au récit picaresque d’un prof de maths amoureux de poésie qui, un jour, osa frapper à celle de René Char. Le début d’une amitié de vingt-cinq ans. Des dizaines de balades sur les chemins du Ventoux, où René et Claude échangèrent tout de ce qui fait le sel de la vie des hommes. Entretien avec celui à qui est dédicacé un poème des "Chants de la Balandrane".

Que représente pour vous l’œuvre de René Char?
René Char, ce n’est pas de la littérature d’aujourd’hui, type "Nous deux" ou "Gala". Dans la poésie de Char, il y a tout, comme une montagne: les petits sentiers par lesquels vous pouvez commencer et puis ensuite, il faut emprunter les grandes voies. Mais tu peux faire cinquante fois un petit sentier sans t’apercevoir de la richesse du paysage. Et puis un jour, en repassant, tu vois un arbre magnifique. C’est ça, Char.

Un exemple: au moment du cinquantième anniversaire de la Libération, Chirac a lu le poème "La Liberté". Ça n’a pas plu à tout le monde, mais on s’est alors rendu compte de la richesse du texte. En fait, peu de gens connaissaient René Char. Aujourd’hui, ça change, même si les intellectuels semblent souvent nous dire "vous ne savez pas lire Char".

On dit de René Char qu’il était un peu ours, c’est vrai?
C’est faux, c’est complètement faux. Bien sûr, il rabrouait ceux qui avaient la parole, les fats. Il refusait les entretiens radio ou télé. Mais il s’entendait très bien avec Bernard Pivot par exemple.

Mon histoire est symbolique: en 1963, j’achète "Fureur et mystère", c’est comme une gifle donnée par le mistral au sommet du Ventoux. La semaine suivante, je frappe à sa porte aux Busclats. Il n’a pas le temps de me recevoir, mais il me dit en me raccompagnant: "Si vous êtes libre, la semaine prochaine, on pourrait aller faire une promenade." Je me demande toujours comment j’ai eu ce culot. Cet élan, c’est la gifle que j’ai prise au sommet du Ventoux.

Autre chose: quand on allait chez Char, on ne repartait jamais sans rien -un livre, quatre brins de sauge, que sais-je… Un jour, il me tend un livre qu’il m’avait déjà donné. Je le lui dis. Il répond: "Ça ne fait rien, Claude, vous êtes un diffuseur de poésie, vous le donnerez à quelqu’un!" Il était d’une grande générosité, surtout avec les petits.

De quoi parliez-vous au cours de vos promenades?
C’était au cours du jour. Ce qu’il avait entendu le matin à la radio. Il était toujours contre les injustices. Toute injustice donnait lieu à une révolte. Sans venin, il n’était pas amer, mais il aimait nommer les injustices.

On peut dire qu’il était de gauche…
Oui, mais la sienne. Celle de "l’homme révolté" de Camus. Quand la dignité humaine est en jeu. Il avait approché la gauche avec les surréalistes. La plupart d’entre eux étaient communistes, lui pas. C’était un type indépendant, avec une vraie liberté d’esprit. On ne pouvait pas le mettre dans une case. Sa première révolte fut contre son frère, à la mort de son père. Son frère le frappe, il a 12 ans, il se révolte. Ensuite, ce fut contre la montée du fascisme dans "Le Marteau sans maître". Puis contre Franco et, enfin, contre l’Occupation pendant la guerre. Cela rejoignait d’ailleurs sa première révolte, car ce frère détesté fut Action française, puis membre de la milice. En fait, son engagement politique est un humanisme, au sens philosophique du mot. Ses amis dans la Résistance étaient plutôt de gauche ou chrétiens.

La Résistance a-t-elle beaucoup compté?
Oui. Un jour, il m’a dit: "Pendant le maquis, on déménageait souvent. Ces maisons provisoires me manquent." Et puis il a toujours été très fidèle en amitié avec les gens connus à cette époque. Un exemple: lorsque Jean-Pierre Roux est devenu maire RPR d’Avignon, Char a été en froid avec son père, le docteur Roux, qui était communiste pendant la guerre. Mais à la fin de sa vie, il a quand même été le voir chez lui.

Comment a-t-il vu l’élection de François Mitterrand en 1981?
Il se méfiait de Mitterrand, comme nous tous. Lorsque le Président est venu lui remettre la Légion d’honneur aux Busclats, il ne voulait pas. Mais il la voulait aussi, alors il a accepté.

Pourquoi refuser les entretiens à la radio et à la télévision?
La réponse est dans Char: "Le poète ne retient pas ce qu’il découvre, l’ayant transcrit le perd bientôt. En cela réside sa nouveauté, son infini et son péril."

Quel rapport entretenait-il avec les femmes?
Il était toujours très galant, un peu séducteur même, mais sans intention forcément. Les femmes arrivaient et elles étaient déjà conquises. Il en a profité. Tant mieux pour nous. Il avait un charme… et la stature, ça impressionne. Ma femme disait qu’il était macho. En fait, il avait tout ce qu’il voulait.

Comme Picasso?
Non, Char était beaucoup plus tendre. Il avait quelque chose de plus féminin, par la gentillesse.

Comment vivait-il?
Pendant les vingt-cinq années où je l’ai connu, il a vécu modestement: sans machine à laver, avec juste une gazinière, très chichement. Il n’avait pas de luxe, de toilettes, de voiture. Quand on tirait du Char, on faisait 5000 exemplaires, pas les 200 000 exemplaires de Max Gallo! En réalité, l’argent ne l’intéressait pas, mais le patrimoine, si. C’est pour cela qu’il a vendu des manuscrits à la fin de sa vie à Daniel Filipacchi [grand collectionneur de manuscrits originaux, ndlr]. Il a alors offert des maisons et d’autres choses à ses proches.

Quand il a voulu transmettre son bien à Marie-Claude de Saint-Seine, il m’appelle et me dit: "Je veux tout léguer à Marie-Claude, pour cela, il faut se marier, mais je ne veux pas que ça se sache: c’est possible de ne pas publier les bans?" Comme j’étais maire de Pernes-les-Fontaines, je savais que c’était possible. Aussitôt, il ajoute: "J’ai aussi deux souhaits: il me faut un village face au Ventoux et un maire résistant." Je lui ai arrangé ça avec Robert Jean, un résistant, maire de Blauvac, petit village au pied du Mont. J’étais son témoin, avec une Allemande, une amie de Marie-Claude. Personne ne l’a su.

Encore une chose: chaque fois qu’on sortait se promener ensemble, on voyait un renard ou une vipère. Il m’a aussi fait connaître les guêpiers, des oiseaux à dix couleurs qui viennent de Tunisie l’été. C’était un terrien, avec une grande conscience de la Terre.
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